Le récit de l'ivresse de Noé et la malédiction de Canaan
Que penser de l'histoire du bazar concernant l'incident de la fête de Noé ?
Que penser de l'histoire du bazar concernant l'incident de la fête de Noé ?
Le récit de Genèse 9,20-29 présente une scène à la fois déroutante et théologiquement riche, qui a suscité des siècles de débats parmi les exégètes, les théologiens et les linguistes. Situé après le déluge et l’alliance conclue avec Noé, ce passage raconte l’ivresse de Noé, la transgression de Cham, puis les bénédictions et malédictions prononcées sur les fils de Noé. En examinant le texte hébreu, les nuances linguistiques des noms et les implications théologiques du récit, nous pouvons discerner plusieurs couches de sens qui éclairent sa place dans la Torah et dans la formation de l’identité israélite.
Le passage commence en décrivant Noé comme « un cultivateur du sol » qui fut le premier à planter une vigne (Gn 9,20). Ce détail présente Noé comme un pionnier de la viticulture, activité importante dans le Proche-Orient ancien. Mais le récit change rapidement de ton : « Il but du vin, s’enivra, et se découvrit au milieu de sa tente » (וַיִּתְגַּל בְּתוֹךְ אָהֳלֹה, va-yitgal be-tokh ohaloh). Le verbe hébreu וַיִּתְגַּל (va-yitgal), issu de la racine גלה (galah), signifie « se découvrir », « être découvert » ou « être exposé ». Il peut évoquer l’exposition, la vulnérabilité et parfois la honte.
L’expression « au milieu de sa tente » situe l’incident dans un espace privé et familial. Dans la Bible hébraïque, la tente évoque souvent la maison, l’intimité et la protection. La vulnérabilité de Noé dans ce cadre rend donc l’action de Cham d’autant plus grave.
Le texte déclare : « Cham, père de Canaan, vit la nudité de son père » (וַיַּרְא חָם אֲבִי כְנַעַן אֵת עֶרְוַת אָבִיו, va-yar Cham avi Kena’an et ervat aviv) et il le rapporta à ses deux frères dehors (Gn 9,22). L’expression « la nudité de son père » (עֶרְוַת אָבִיו, ervat aviv) est au cœur du débat interprétatif. Le terme עֶרְוָה (ervah), « nudité » ou « honte », possède souvent des connotations sexuelles, notamment en Lévitique 18 et 20, où « découvrir la nudité » désigne des relations sexuelles illicites.
Plusieurs interprétations ont donc été proposées :
La vision littérale : Cham aurait simplement vu le corps exposé de son père et aurait agi avec irrévérence, au lieu de préserver son honneur.
Une violation sexuelle : certains interprètes envisagent une offense plus grave, mais cette lecture repose surtout sur des déductions, car le texte ne la formule pas explicitement.
Un inceste avec la femme de Noé : Lévitique 20,11 montre que « découvrir la nudité de son père » peut signifier coucher avec la femme de son père. Cette hypothèse expliquerait pourquoi la malédiction vise Canaan, fils de Cham.
La moquerie ou la diffamation : le fait que Cham raconte l’incident à ses frères « dehors » suggère qu’il a peut-être exposé publiquement la honte de Noé, au lieu de la couvrir discrètement comme le feront Sem et Japhet.
L’ambiguïté du texte permet plusieurs lectures, mais le récit souligne clairement que l’acte de Cham constitue une grave transgression. L’identification répétée de Cham comme « père de Canaan » anticipe la malédiction de Canaan et relie l’épisode au conflit plus large entre Israël et les Cananéens.
Noé répond par une série de déclarations prophétiques :
La malédiction de Canaan : « Maudit soit Canaan ! Qu’il soit l’esclave des esclaves de ses frères » (וִיהִי כְנַעַן עֶבֶד לָמוֹ, vi-hi Kena’an eved lamo). La malédiction tombe non sur Cham directement, mais sur son fils Canaan, ce qui reflète une logique ancienne de responsabilité collective et sert aussi d’explication étiologique à l’assujettissement des Cananéens.
La bénédiction de Sem : Noé bénit « l’Éternel, Dieu de Sem » et déclare que Canaan sera son serviteur. L’association de YHWH avec Sem préfigure la relation d’alliance particulière qui passera par les descendants de Sem, notamment Israël.
La bénédiction de Japhet : Noé dit : « Que Dieu agrandisse Japhet » (יַפְתְּ אֱלֹהִים לְיֶפֶת, yaft Elohim le-Yefet) et « qu’il habite dans les tentes de Sem ». Le verbe יַפְתְּ (yaft), « agrandir » ou « étendre », joue sur le nom יֶפֶת (Yefet). Cette bénédiction suggère l’expansion de Japhet et une forme d’association avec les bénédictions de Sem.
Dans la Bible hébraïque, les noms portent souvent une signification théologique :
Japhet (יֶפֶת, Yefet) est associé à l’idée d’élargissement ou d’expansion, en accord avec la bénédiction reçue.
Sem (שֵׁם, Shem) signifie « nom » ou « renommée », ce qui convient à son rôle de porteur d’honneur et de bénédiction.
Cham (חָם, Cham) peut être lié à l’idée de chaleur, mais son nom ne reçoit pas le même jeu de mots positif que ceux de ses frères.
Canaan (כְנַעַן, Kena’an) peut évoquer l’abaissement ou la soumission, ce qui correspond à la malédiction de servitude prononcée sur lui.
Théologiquement, Genèse 9,20-29 souligne que les actes d’une génération peuvent avoir des conséquences sur les générations suivantes. La malédiction de Canaan explique l’hostilité entre Israélites et Cananéens et présente ces derniers comme moralement corrompus et destinés au jugement. Les bénédictions accordées à Sem et Japhet établissent, quant à elles, un ordre dans lequel Sem occupe une place centrale dans l’économie de l’alliance.
Culturellement, le passage reflète la manière dont Israël percevait les Cananéens : comme un peuple associé à la déviance sexuelle et à la corruption morale. En reliant Canaan à la transgression de Cham, le texte offre une explication théologique de la future confrontation entre Israël et les habitants de Canaan.
Genèse 9,20-29 est un récit complexe qui combine art linguistique, profondeur théologique et polémique culturelle. Le texte hébreu, avec ses jeux de mots et son langage parfois euphémique, invite le lecteur à réfléchir à la nature de la faute de Cham et aux conséquences des paroles de Noé. En maudissant Canaan et en bénissant Sem et Japhet, le passage explique non seulement l’inimitié historique entre Israélites et Cananéens, mais projette aussi une vision de la faveur divine, de la responsabilité humaine et de la promesse d’alliance.
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