Les images taillées dans le culte ?
Un texte, plusieurs visions : La bataille des images divines.
Un texte, plusieurs visions : La bataille des images divines.
Pendant des siècles, un profond fossé théologique a persisté entre les catholiques, les orthodoxes et leurs homologues protestants en ce qui concerne l’utilisation de l’art sacré (images taillées) dans le culte. Ce désaccord porte sur l’utilisation de sculptures, d’icônes et d’autres représentations visuelles du divin, en particulier du seul vrai Dieu. Les chrétiens protestants, enracinés dans leur interprétation des textes bibliques, considèrent souvent ces représentations comme une violation des dix commandements, en particulier de l’interdiction de créer et d’adorer des images taillées (Exode 20:4-5). Ils affirment que l’art sacré risque d’être idolâtre, détournant la dévotion de Dieu vers des objets matériels. En revanche, les catholiques et les orthodoxes défendent l’utilisation d’icônes et de sculptures, affirmant qu’elles servent d’aides au culte, et non d’objets de culte eux-mêmes, et qu’elles favorisent un lien plus profond avec le divin. Ce clivage théologique reflète des différences plus larges dans la tradition, l’interprétation des Écritures et le rôle de la culture visuelle dans la pratique spirituelle, façonnant des pratiques cultuelles distinctes selon les confessions chrétiennes.
Mais qu’est-ce qu’une image taillée ? Une image taillée est une représentation artisanale, souvent gravée ou sculptée, qui revêt une signification spirituelle, culturelle ou artistique. Ces créations, généralement faites de bois, de pierre ou de métal, sont des symboles significatifs de dévotion, d’inspiration ou de révérence dans diverses traditions. Loin d’être de simples objets, elles reflètent l’habileté et la créativité des artisans, capturant la beauté et les vérités les plus profondes. Les images gravées peuvent inspirer la réflexion, favoriser l’attachement à des valeurs communes et embellir les espaces sacrés grâce à leurs motifs complexes.
Mais comment est-il possible de lire un même texte et d’être en désaccord aussi profond ? Pour commencer à répondre à cette question, cet essai passera brièvement en revue les différents groupes d’interprétation des Dix Commandements.
La tradition catholique
Dans les traditions catholiques, les dix commandements sont numérotés pour mettre l’accent sur le monothéisme et le comportement moral, avec une structure qui intègre l’interdiction des images taillées dans un commandement plus large qui interdit l’adoration d’autres dieux :
Dans ce cadre, le premier commandement combine la déclaration de l’unicité de Dieu avec l’interdiction des autres dieux et des images taillées. Les Églises catholiques interprètent la clause relative aux images taillées (Exode 20:4-5) comme un sous-ensemble de l’idolâtrie, et non comme une interdiction autonome, comme le font les protestants. Cela permet d’utiliser l’art religieux – icônes, statues et peintures – dans le culte, à condition qu’ils ne soient pas traités comme des idoles mais comme des aides à la dévotion. Les icônes dans l’orthodoxie et les statues dans le catholicisme sont honorées en tant que « fenêtres sur le ciel », orientant le regard de l’adorateur vers Dieu, et non en tant qu’objets d’adoration proprement dits.
La division de l’interdiction de convoiter en deux commandements (la femme et les biens) reflète une théologie morale nuancée, soulignant les aspects distincts du désir qui peuvent conduire au péché. Cette structure souligne le point de vue catholique/orthodoxe selon lequel l’imagerie religieuse, lorsqu’elle est bien comprise, soutient l’adoration du seul vrai Dieu au lieu de l’entraver.
La tradition protestante
La tradition protestante, façonnée par la critique de la Réforme à l’égard des pratiques catholiques (et par extension orthodoxes), organise les dix commandements différemment, en mettant l’accent sur l’interdiction des images taillées :
Les protestants séparent l’interdiction des autres dieux et des images taillées en deux commandements distincts, ce qui témoigne d’une préoccupation accrue à l’égard des représentations visuelles dangereuses dans le cadre du culte. La Réforme, en particulier dans ses courants calvinistes et puritains, considérait les images religieuses comme des idoles potentielles qui risquaient de violer le deuxième commandement. Cela a conduit de nombreuses confessions protestantes, en particulier les réformées et les évangéliques, à éviter les statues et les icônes dans les églises et à privilégier des espaces de culte simples, axés sur les Écritures et la prédication. L’accent mis sur le deuxième commandement en tant qu’interdiction autonome souligne un engagement théologique en faveur de la transcendance de Dieu (au détriment de l’immanence) et de l’évitement de tout ce qui pourrait détourner l’attention de l’adoration directe de Dieu.
En combinant deux interdictions catholiques de convoitise en un seul commandement (la femme et les biens), le protestantisme simplifie sa liste.
La tradition juive rabbinique
La tradition juive rabbinique propose une autre énumération distincte, enracinée dans la Bible hébraïque et l’exégèse talmudique :
Dans cette tradition, le préambule (« Je suis le Seigneur ton Dieu ») est considéré comme le premier commandement, soulignant l’acte rédempteur de Dieu dans l’Exode comme fondement de l’alliance. Le deuxième commandement combine l’interdiction des autres dieux et des images taillées, considérant l’idolâtrie comme une violation singulière. L’interdiction de convoiter est unifiée, reflétant une vision holistique du désir en tant que défi moral.
La tradition samaritaine
La tradition samaritaine, basée sur leur Pentateuque distinct, introduit un dixième commandement unique centré sur le Mont Gerizim, leur site le plus sacré, mais il est toujours fascinant de voir comment ils regroupent les commandements, puisqu’ils ont également la Torah comme fondement de leur foi.
Le dixième commandement samaritain, tiré de Deutéronome 11, 29-30 et 27, 2-8, souligne le caractère sacré du mont Garizim, où les Samaritains croient que Dieu a ordonné l’adoration (Jean 4).
Réflexion
Les interprétations variées des Dix Commandements dans les traditions chrétiennes et juives révèlent comment les textes sacrés sont façonnés par la culture, l’histoire et la théologie. Les traditions catholiques et orthodoxes considèrent l’art sacré comme un pont vers le divin, intégrant l’interdiction des images taillées dans le commandement contre les faux dieux, et considérant ainsi les icônes comme des « fenêtres sur le ciel » Les protestants, en revanche, traitent cette interdiction comme un commandement distinct, reflétant la méfiance à l’égard des représentations visuelles qui pourraient éclipser la transcendance de Dieu. Cela met en évidence des sensibilités spirituelles distinctes : Le catholicisme et l’orthodoxie embrassent l’immanence de Dieu par le biais d’aides matérielles, tandis que le protestantisme donne la priorité à la transcendance par le biais de la simplicité et des écritures.
Ces différences montrent que les dix commandements, bien que d’une importance universelle, sont interprétés à travers des lentilles diverses. Le débat sur l’art sacré reflète non seulement les différences textuelles, mais aussi la manière dont les communautés privilégient la révélation divine, qu’elle soit visuelle ou textuelle. Cela nous invite à réfléchir à nos propres critères d’interprétation : Comment équilibrer le respect de la tradition et l’ouverture à d’autres perspectives ? Comment décidons-nous de la manière dont il faut considérer un dilemme théologique donné ?
Se pourrait-il que, pour reprendre les mots du théologien suédois Krister Stendahl, « nous ne sommes pas tant aveuglés par ce que nous ne savons pas que par ce que nous croyons savoir » ?
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